Le Coup de gueule du Redzipet des Gots – suite

Pendant que nous causions, des effluves nauséabonds venaient nous chatouiller les narines.

–    Tu sens ? Ça boconne rudement le poisson pourri ! D'où ça peut venir ?

Comme un basset sur la piste, mon Redzipet s'est mis à la recherche de la source de cette puanteur. Et il n'a pas tardé à la trouver. Dans une courbe de la rivière, où le courant était si lent que le pollen dessinait quelques rubans à la surface de l'eau, plusieurs truites entre quinze et vingt centimètres étaient prises dans des branchages, un peu au-dessus du niveau de l'eau. On voyait qu'elles avaient eu la nuque brisée et qu'on leur avait enlevé les ouïes pour les saigner conformément aux directives en vigueur. Elles devaient être là depuis l'ouverture, vu l'état de décomposition avancé… Le pêcheur qui avait fait ça avait respecté les consignes à la lettre, remis les cadavres dans la rivière qui les avait charriés jusqu'à ce tas de branches où ils étaient restés crochés. L'eau avait baissé avec le retour du froid et de la bise, laissant apparaître ce triste spectacle. Le soleil les avait ensuite faisandés à souhait !

–    Là, tu vois où ça nous mène ces bêtises ! C'est vraiment un beau spectacle. On voudrait nous faire passer pour des assassins qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Quelle belle image pour la promenade familiale.

–    Là, je te rejoins, mais reconnais que ce n'est vraiment pas malin de la part du pêcheur. Je veux bien qu'à la petite amorce il y a des risques de prendre des petites, mais de là à en massacrer autant parce qu'elles ont avalé… il n'avait sûrement pas suivi la formation SaNa. La mauvaise image, c'est bien le pêcheur qui la laisse derrière lui… Comment tu ferais, toi ?

–    SaNa ou pas, ton gaillard, c'est une cause perdue ! Quand la petite est dehors, on ferre à la première piquée, on ne laisse pas avaler. Tu crois qu'on leur dit ça à ton cours ? Au lieu de taguenasser sur la manière de tuer le poisson, y feraient mieux de donner des leçons pratiques de pêche. Si tu crois que j'attendrais d'avoir senaillé six truitelles avant de comprendre… y a longtemps que je serais allé faire un clopet ou que j'aurais posé mon sac pour boire une tsquée de piquette. Vois-tu, le bouèbe, la meilleure formation, c'est de reluquer les anciens, c'est comme ça que j'ai appris la rivière et la pêche quand j'avais sept ans. En accompagnant un toubib de la ville qui me payait dix sous la journée pour accrocher les vers d'eau à son hameçon : y voulait pas se salir les doigts. Mais c'était une fine ligne et très instruit. J'ai beaucoup appris de lui et ça m'a donné le goût. Mes premières, je les ai prises à la main… C'est comme ça qu'on se forme !

Fort de ses certitudes, le Redzipet a posé son sac, creusé un trou dans le limon de la berge, déposé les cadavres un à un dans le trou au moyen de deux branches pour ne pas s'en mettre plein les doigts et recouvert le tout de sable qu'il a bien tassé.

–    Si le renard les avait voulues, il les aurait déjà prises ! Et maintenant, on la boit cette tsquée pour chasser l'odeur ?
(début)